Deux drapeaux trônent sur un arbre, au milieu du rond-point privé de sa circulation habituelle. L’un est flanqué de bandes rouges, le libanais. Sur l’autre, un cèdre sur fond blanc, logo des Phalanges libanaises. Les dizaines d’étendards similaires, que le vent fait claquer à chaque coin de rue aux façades vétustes, indiquent à ceux qui l’auraient loupé qu’Aïn el-Remmaneh est un bastion du parti chrétien dirigé par Samy Gemayel. Surtout, c’est là que, le 13 avril 1975, tout a commencé. Rodolphe, un étudiant à l’Université Saint-Joseph et participant au rassemblement, déroule le récit de ce jour noir : "Pierre Gemayel se tenait là, à la sortie de l’église Notre-Dame de la Délivrance. Et puis les Palestiniens sont venus pour essayer de le tuer. Joseph Abou Assi (NDLR : un de ses gardes du corps), était sur le rond-point, il a voulu les stopper et ils lui ont tiré dessus, c’était le premier martyr de la guerre civile libanaise". La suite, le Liban la connaît. Les Phalangistes, milice devenue depuis parti politique, ouvrent le feu sur un bus, faisant 19, peut-être 27 victimes - les décomptes varient. C’est le début de quinze ans de guerre civile.

Cinquante et un ans plus tard, le calme est revenu dans cette rue théâtre de l’histoire, que 500 mètres à peine séparent des quartiers à majorité chiites du sud de Beyrouth. Seul le bruit lancinant d’un drone israélien, visible à l’œil nu tant il vole bas, perturbe la cacophonie paisible. Aujourd’hui, et depuis la journée meurtrière du mercredi 8 avril, durant laquelle Israël a mené 100 frappes en 10 minutes sur le Liban, faisant plus de 350 morts dont une large majorité de civils, les bombes qui pleuvent sur la capitale se sont tues, elles aussi. La colère, en revanche, est au rendez-vous. La veille, le Premier ministre Nawaf Salam appelait à l’unité. "Nous devons aujourd’hui apprendre de notre passé, et non le mobiliser pour l’intimidation et la terreur, ni en faire une arme les uns contre les autres", a-t-il lancé aux Libanais.