Culture. Ce film sorti le 19 août 2026, réalisé par Jérémy Comte, s'empare du thème éminemment romanesque de l’arnaque transethnique.
Publié le 26/08/2026 à 06:15
Kojo a 6 ans, il circule entre les voitures en vendant du poisson pêché par son père, un grand plateau sur la tête. La misère et la survie. Il se fait surtout de l’argent en allant acclamer le chef mafieux du coin qui jette les billets de banque depuis sa décapotable, haranguant la liesse soumise et enthousiaste. Kojo attrape quelques biftons qui viennent avantageusement gonfler le butin qu’il rapporte à son père, en train de réparer son filet de pêche. Il est fier, le père, et Kojo est heureux. Après trois acrobaties, il repart pour de nouvelles aventures.
Kojo (Daniel Atsu Hukporti) a 16 ans, son père est mort en mer. Kojo est devenu pêcheur, hissant le filet comme on danse : en chantant, en chœur, scène primitive d’une beauté qui donne envie d’être poisson. Au retour de la pêche, Kojo sort son livre du sac en plastique : il n’est pas comme les autres, il lit. Le gros problème de la littérature, en Afrique, c’est l’humidité. D’un certain côté, c’est ce qui la rend précieuse, sacrée. Sinon, il y a la télé, un poste pour vingt, les enfants assis par terre, les ados debout, les vieux sur un fauteuil de camping, tous devant un mélo hollywoodien à verser sa grosse larme. L’Amérique à portée d’écran plat.
Kojo fait l’inévitable mauvaise rencontre, celle du caïd distributeur de billets. Kojo fasciné, enrôlé dans la bande, se retrouve dans une cabane en compagnie d’une vingtaine de "brouteurs", ou "Yahoo boys", sortes de mineurs rivés à leur écran d’ordi, creusant le cloud à coups de clics, à la recherche du filon qui les rendra millionnaires.
Antoine (Joey Boivin-Desmeules), autre ado sans père. Décor paisible d’une banlieue de Montréal, découvert à la faveur d’une poursuite en skate à travers des rues désertes, jusqu’à une villa proprette. C’est chez lui, Antoine se jette sur son lit de solitude pour fumer du pot en écoutant la Barcarolle d’Hoffmann. Chantal, sa mère (Eveline de la Chenelière) débarque en voiture avec leur grand chien affectueux. Elle a rencontré un marin au long cours sur Internet, ils s’envoient des photos, des mots doux, elle est amoureuse… pourquoi pas. Elle demande à Antoine de la prendre en photo pour l’envoyer au marin qui, c’est pas de chance, a un problème avec son bateau… On approche de l’Afrique, lui raconte-t-il. Elle le sait, elle le suit par Findship.
Travail d’artistes
Comment Kojo, depuis sa cabane en bois, parvient à créer un bateau fantôme qui approche de l’Afrique avec à son bord un capitaine en danger qui pense beaucoup à elle ? Jeu d’enfants. Travail d’artistes.
D’ailleurs, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige l’avaient bien compris qui avaient collecté des milliers de scam letters ("lettres de chenapan") à partir desquelles ils avaient réalisé plusieurs expositions multimédias (vidéos, sculptures, photos, reportages, textes) dans lesquelles eux-mêmes arnaquaient les spectateurs qui ne savaient plus ce qui était vrai, reconstitué ou inventé. L’ensemble de cette œuvre inoubliable s’intitule Je dois tout d’abord m’excuser.
Vingt ans plus tard, en 2019, Dominik Moll réalisait l’excellent Seules les bêtes, d’après le roman de Colin Niel. On s’étonne que ce thème éminemment romanesque de l’arnaque transethnique n’ait pas mieux servi la cause du cinéma de genre. Il présente pourtant l’avantage de la multiplicité des entrées : la valeur des privilèges, la justification du vol et de sa violence par la misère et le colonialisme, la crédulité de l’état amoureux, la violence des adolescents, le défi racial, la puissance du nouveau totem : Internet et la virtualisation de tout. Mais depuis, on progresse dans la dinguerie et il ne me semble pas qu’on ait fait mieux que ce Paradise, de Jérémy Comte, avec Will Niava au scénario infernal.
Chantal est tellement heureuse d’aider son marin en perdition qu’elle va lui envoyer tout l’argent qu’elle peut trouver, jusqu’à s’endetter, se mettre en danger, elle et son fils, ce qui fait de Kojo un champion, promis aux plus belles promotions à l’intérieur de son cartel d’arnaqueurs. Tous les acteurs sont magnifiques, à notre tour de se faire avoir et on aime ça.
Si vous attendez le combat entre Kojo et Antoine, je vous rassure : il aura lieu. Qui perd qui gagne… c’est à vous de voir.
Christophe Donner, écrivain

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