Simple symbole ou non, l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC) à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne) n’est pas placée sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur. Ni de celui de l’Industrie. Mais bien du ministère de la Transition écologique. Ce qui, au moins, a le mérite de rappeler à ses étudiants le poids majeur de leur futur métier dans l’équation environnementale. « Nos domaines d’activité originels, ce sont les infrastructures et les transports. Des secteurs dont chacun connaît l’impact écologique considérable », rappelle Emeric Fortin, directeur de la transformation socioécologique de l’ENPC.
Pour enseigner la durabilité, impossible de se contenter de quelques ajouts – ici un cours sur le climat, là sur la biodiversité, etc. Les scientifiques doivent apprendre à embrasser tout projet dans sa globalité. « Aussi brillants soient-ils, nos étudiants devront savoir travailler avec d’autres et acquérir une vision qui dépasse la technique », explique Emeric Fortin. En incluant les dimensions économique, sociologique, politique, etc. « La transition est transversale. Il ne suffit pas de découper un problème en sous-problèmes et les résoudre, mais de penser en système », explique-t-il, même si Descartes en prend un coup.
Transformer l’urgence en action
« Nos écoles se retrouvent aux avant-postes car c’est ici, dans nos labos et nos salles de cours, que se redessine le monde matériel », pose Andry Zaïd Rabenantoandro, responsable de la majeure Conception mécanique et industrie durable à l’ESILV, présente à Paris, Nantes (Loire-Atlantique) ou Montpellier (Hérault). L’école se doit d’être à la hauteur, sans quoi le risque est réel de voir les passionnés de sciences plonger dans un conflit intérieur. « Notre urgence académique, à nous, c’est d’éviter qu’ils désertent. Nous devons transformer cette problématique en une capacité d’action concrète et lucide », plaide-t-il.
Les formations investissent donc tous les terrains d’action. Écoconception des machines, compréhension des cycles de vie d’un produit ou d’un matériau, énergies renouvelables, villes intelligentes, biomimétisme (à savoir, prendre conseil auprès d’organismes qui vivent très bien sans pétrole)… Avec, omniprésente, l’IA et sa pléiade d’applications promettant d’optimiser les productions, de traquer le carbone et les gaspillages, de faire mieux avec moins… « L’obsolescence des produits n’est plus une option. Nous formons les étudiants à utiliser la très haute technologie (scan 3D, impression métallique, cobotique) pour réparer plutôt que remplacer », illustre Andry Zaïd Rabenantoandro.
La moitié de la transition
La société dans son ensemble attend beaucoup des ingénieurs. Avec, sans se l’avouer, l’espérance qu’une technologie magique vienne la sortir de l’impasse dans laquelle les précédentes l’ont placée. Néanmoins, cette attente a ses limites. « Les rapports du GIEC montrent clairement que la technique peut constituer la moitié du chemin vers la transition. L’autre moitié viendra de la modification de nos comportements », souligne Emeric Fortin. Problème : la sobriété est un concept plus difficile à faire accepter qu’une nouvelle Intelligence Artificielle (IA).
En parlant d’IA, les écoles ont fort à faire pour, à la fois, former leurs élèves à cette technologie incontournable, tout en les alertant sur le fait qu’aucune innovation n’est neutre. Spécialisée dans le numérique, l’ESIEE-IT (Pontoise, Val-d’Oise) a lancé une semaine dite DEI (Démarche Entrepreneuriale pour l’Impact), durant laquelle tous les projets étudiants doivent porter un objectif de durabilité. « À travers ces ateliers, ils prennent conscience de l’impact potentiel de leurs choix et évaluent s’ils risquent de générer une forme de dette impossible à équilibrer dans le temps, qu’elle soit économique, environnementale ou sociétale », explique Bruno Barthas, responsable Entrepreneuriat et innovation à ESIEE-IT.
L’enjeu est de poser en priorité la question du « pourquoi » une innovation peut être – ou non – pertinente. « Il faut déterminer si l’IA apporte une réelle valeur, évaluer l’ampleur des ressources humaines et planétaires qu’elle mobilise, ou vérifier si son intégration ne relève pas simplement d’un effet de mode complètement injustifié », détaille Bruno Barthas.
Analyser les besoins à satisfaire
« Dans un monde soumis aux enjeux actuels, toute innovation doit partir d’un besoin réel. La première piste, c’est de voir si l’on peut supprimer ce besoin, ou le faire évoluer. La deuxième, de voir si nous pouvons le satisfaire avec ce qui existe déjà », résume Emeric Fortin, le « neuf » n’intervenant qu’en dernier recours.
Enfin, la transition n’est pas seulement écologique, ce qui serait trop simple ! D’autant plus pour une école publique : « Notre raison d’être, c’est de satisfaire les besoins essentiels de la population », rappelle le directeur de la transformation socioécologique de l’ENPC. Se déplacer, se loger, se nourrir, auxquels l’école ajoute travailler. « Sur tout territoire où ils interviendront, nos diplômés devront se poser la question du maintien des emplois de qualité. L’impact sociétal du travail est une évidence. » Penser plus large, vous dit-on.











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