Rarement une telle crise avait secoué le monde feutré de l’édition. Depuis l’éviction de son patron Olivier Nora, Grasset est en pleine tourmente. Des remous qui ont suscité une réaction jusqu’au sommet de l’État. En visite au Festival du livre sous la verrière du Grand Palais, à Paris, ce vendredi 17 avril, le président de la République a jugé « très important d’exprimer » et de « défendre » le « pluralisme éditorial » en France. « Pensée pour tous ces auteurs et pour monsieur Nora », a ajouté Emmanuel Macron, faisant référence aux 220 écrivains qui ont décidé depuis mercredi soir de quitter la prestigieuse maison. Décryptage d’un séisme.
Que s’est-il passé ?
Les éditions Grasset traversent une crise sans précédent. Le 14 avril 2026, leur PDG historique Olivier Nora, à la tête de l’institution depuis 26 ans, est évincé de son poste par Arnaud Lagardère et Vincent Bolloré, le patron et le propriétaire d’Hachette Livre, la maison mère. En réaction, une fronde collective d’auteurs s’organise : ils annoncent massivement mercredi soir qu’ils ne publieront plus leurs prochains ouvrages chez Grasset, dénonçant une atteinte grave à l’indépendance éditoriale.
Qu’est-ce qui a déclenché cette crise ?
La cause directe est le limogeage d’Olivier Nora, officiellement présenté comme un départ « d’un commun accord », mais perçu unanimement comme une éviction imposée par Vincent Bolloré, dont le groupe Vivendi contrôle Hachette Livre depuis fin 2023.
Tout est parti du transfert de Boualem Sansal, débauché de Gallimard et imposé à Olivier Nora. Les choses se sont envenimées la semaine dernière avec la demande d’Arnaud Lagardère d’éditer le prochain livre de Nicolas Diat, écrivain et éditeur de l’autobiographie de Jordan Bardella. Refus catégorique du patron de Grasset, convoqué au siège du groupe Lagardère deux jours plus tard, comme l’a révélé L’Obs.
« Il faut que tu partes », lui dit alors Arnaud Lagardère, le 13 avril au matin. « C’est un licenciement ? », l’interroge Nora. « Comme tu dis les choses… », répond le patron d’Hachette Livre, qui lui refuse de rester jusqu’en janvier après la rentrée littéraire. Olivier Nora aurait quitté son bureau de la rue des Saints-Pères vendredi soir.
VidéoCrise chez Grasset : Emmanuel Macron juge « important de défendre » le « pluralisme éditorial »
Combien d’auteurs partent ?
Ce départ est une bombe dans le petit monde de l’édition. Les auteurs craignent une « mise au pas idéologique », comparable à ce que Vincent Bolloré a fait avec d’autres médias (CNews, le Journal du Dimanche), avec une ligne éditoriale qui se droitise progressivement.
Ce vendredi 17 avril, plus de 220 auteurs avaient signé le mouvement collectif de départ, un chiffre qui a grossi au fil des jours. Parmi les noms les plus emblématiques : Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder, Laurent Binet, Gaël Faye, Dany Laferrière, Richard Malka, Jean-Paul Enthoven, Caroline Fourest, Vanessa Springora, Pascal Bruckner ou Alain Minc. Des auteurs de tout bord politique.
Quid des contrats, droits d’auteur, avances ?
La situation juridique est complexe et à plusieurs niveaux, car chaque contrat est unique selon l’auteur, sa renommée, ses ventes. Ces derniers ne sont pas des salariés et ils ne bénéficient pas d’une clause de conscience, comme les journalistes, à savoir la possibilité pour certains professionnels de refuser de réaliser un acte contraire à leurs convictions religieuses, éthiques ou morales.
Pour les livres déjà publiés, certains auteurs envisagent des procédures pour récupérer leurs droits, ce qui peut être long et complexe selon les clauses prévues. Concernant les contrats à venir ou en cours, rien ne permet juridiquement à un auteur de ne pas honorer son contrat. Quant à ceux qui n’ont pas encore livré un manuscrit promis, ils pourraient être tenus de rembourser les avances perçues s’ils souhaitent rompre leur contrat.
Selon Télérama, beaucoup d’auteurs pousseraient à une action commune en justice pour essayer de récupérer les droits de leurs anciens ouvrages et ils seraient épaulés par l’avocat Vincent Toledano, qui accompagne déjà des (ex-) auteurs de Fayard dans la même démarche.
Quel avenir pour la maison Grasset et ses salariés ?
Olivier Nora est remplacé par Jean-Christophe Thiery, président de Louis Hachette Group, un proche de Vincent Bolloré au profil davantage financier que littéraire, ce qui accentue les inquiétudes du milieu. Avec le départ de 200 auteurs, il est difficile d’imaginer un avenir serein pour la maison. La ministre de la Culture Catherine Pégard a réagi en soulignant l’importance du « rapport de confiance » entre éditeurs et auteurs.
Grasset, c’est aussi une quarantaine de salariés, attachés de presse, commerciaux… Depuis deux jours, tous sont effondrés. « Il faut espérer qu’Olivier Nora lance sa propre maison et que ses salariés, eux aussi, puissent le suivre », observe une éditrice.
Y a-t-il des précédents ?
En 2024, premier signal au sein du même groupe Hachette avec la nomination de Lise Boëll — connue pour avoir édité Éric Zemmour et Philippe de Villiers — à la tête de Fayard. Cette nomination avait déjà provoqué une vague de départs d’écrivains, comme Virginie Grimaldi, refusant d’être associés à une ligne perçue comme d’extrême droite. Depuis, Fayard a publié Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella et Philippe de Villiers.
Que va faire Olivier Nora ?
Tout le monde attend de savoir ce qu’il décidera, les auteurs ayant dit vouloir le suivre là où il ira. Son réseau, son carnet d’adresses et sa réputation font de lui l’un des éditeurs les plus désirables du marché français. S’il décide de se relancer dans une aventure littéraire, ce sera un événement en soi.
Antoine Gallimard lui ouvre les portes d’une des plus prestigieuses maisons françaises, mais sera-t-il prêt à laisser Olivier Nora gérer comme il l’entend les prix littéraires d’automne ? Difficile à imaginer.
L’ami d’enfance Denis Olivennes, à la tête d’Editis, en rêve aussi. Cependant, le numéro 2 de l’édition française, derrière Hachette, appartient à un milliardaire, le Tchèque Daniel Kretinsky. « Nora a déjà donné, ironise un professionnel du secteur. Et Editis n’est pas en grande forme. »
On parle beaucoup également d’Arnaud Nourry, ancien patron d’Hachette Livre, lui aussi évincé sans pincettes par Vincent Bolloré et Arnaud Lagardère. Proche de l’intéressé, il n’a jamais caché qu’il l’accueillerait avec plaisir dans son groupe Les Nouveaux Éditeurs, créé il y a deux ans et où on entend « résister à la bollorisation de l’édition ». « Trop jeune et trop fragile », dit-on. Pourtant, depuis février 2025, Artémis, la holding patrimoniale de la famille Pinault, est devenue le deuxième actionnaire du jeune éditeur.











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