Un restaurant, un écran de télévision allumé en fond de salle, et une phrase qui capte son attention : « Gagner un Picasso pour 100 euros. » Il y a environ trois semaines, Ari Hodora aperçoit fugacement ce reportage sans y prêter plus d’attention. C’est samedi soir dernier, en regardant l’émission de Léa Salamé sur France 2, que tout se précise.
Péri Cochin, la productrice à l’initiative du projet, y explique que chaque billet vendu finance la recherche sur la maladie d’Alzheimer. Passionné d’art, amateur d’expositions avec son épouse, Ari Hodora, 58 ans, sort sa carte bleue. Pas forcément pour gagner, même si l’idée n’est pas pour lui déplaire, mais surtout pour donner. « Je ne suis pas joueur par nature. J’ai donné l’argent avant tout pour la cause, sans jamais imaginer que je pourrais réellement gagner. »
« J’avais complètement oublié le tirage »
Mardi 14 avril, à 18 heures, le tirage au sort se déroule en direct sur YouTube, dans les salons de Christie’s à Paris, sous le contrôle d’un commissaire de justice. Ari Hodora, ingénieur commercial dans le domaine du logiciel, vaque à ses occupations, loin de tout ça. Quand son téléphone sonne et qu’il reconnaît la voix de Péri Cochin, ce Parisien ne comprend pas immédiatement. « J’étais en train de faire tout autre chose, j’avais complètement oublié que le tirage avait lieu ce soir-là. »
Il croit à un canular. La productrice doit passer en appel vidéo, lui montrer la salle, les applaudissements, son nom en grand sur l’écran géant, pour qu’il réalise enfin qu’il est le grand gagnant. « J’ai été extrêmement surpris, puis très ému en réalisant qu’il s’agissait d’un portrait de Dora Maar par Picasso. »
Il raccroche et appelle aussitôt sa femme, encore au bureau. Elle non plus n’y croit pas et pense qu’il lui raconte des histoires. Puis le téléphone tourne, les enfants, sa mère, la famille entière apprend la nouvelle les uns après les autres.
Le tableau qu’il remporte n’est pas anodin. « Tête de Femme », daté du 15 mai 1941, est une gouache sur papier de 38,9 cm sur 25,4 cm représentant Dora Maar, compagne et muse du peintre, réalisée en pleine Seconde Guerre mondiale. Authentifiée par l’administration Picasso réunissant les ayants droit du maître, l’œuvre est estimée à 1,45 million d’euros.
Conservée un temps par Picasso lui-même et sa famille, elle avait ensuite rejoint une collection privée avant de passer par New York, Zurich, puis l’Opera Gallery de New York, qui en était propriétaire au moment du lancement de la tombola.
« J’espère qu’on va me foutre la paix »
Derrière ce gain exceptionnel se cache une opération caritative d’envergure. Pour cette troisième édition, 120 000 billets à 100 euros ont été mis en vente début décembre 2025, achetés en ligne par des participants venus de 152 pays. Le dernier billet est parti mardi matin, à 10h10.
Au total, 12 millions d’euros ont été récoltés. Un million a servi à acquérir le tableau, les 11 millions restants vont directement à la Fondation Recherche Alzheimer. « C’est phénoménal quand on sait que la recherche sur Alzheimer dispose de peu de moyens annuels en France », souligne Péri Cochin.
Mais gagner un Picasso, c’est aussi s’exposer. Dès l’annonce du résultat, le nom et l’image d’Ari Hodora ont été diffusés un peu partout dans les médias, sans qu’il ait pu s’y opposer. Une situation qui inquiète l’intéressé. « Ce type de gain suscite des convoitises. J’espère surtout qu’on va me foutre la paix et que je n’aurai pas de démarcheurs. » Lui qui a toujours considéré qu’il fallait travailler pour gagner sa vie se retrouve, malgré lui, sous les feux des projecteurs.
Un Picasso au coffre
Reste une question pratique, et elle n’est pas mince : que faire de l’œuvre ? Le tableau est encore en cours de dédouanement. Importé sous le régime de l’entrée temporaire pour le lancement de l’opération, il doit désormais obtenir son « passeport » définitif en France, le gagnant étant français.
Une cérémonie de remise officielle sera organisée chez Christie’s dès que les formalités seront bouclées, « dans une semaine environ » selon Péri Cochin. Pour l’heure, l’œuvre sera entreposée gratuitement dans les coffres de la maison de ventes « autant de temps que le gagnant le souhaitera ».
Exposer un Picasso chez soi ne s’improvise pas. « Si tous les paramètres d’assurance et de système d’alarme n’existaient pas, j’adorerais l’exposer chez moi, car une œuvre d’une telle intensité transforme une pièce », confie Ari Hodora. Il envisage aussi, à terme, de devoir le revendre, avec à la clé une imposition sur la plus-value dont il ne connaît pas encore les détails. Péri Cochin indique que Christie’s l’accompagnera dans ses démarches quelle que soit sa décision.
Elle ajoute qu’une autre option existe : prêter le tableau à un musée, comme le Musée Picasso. Les deux précédents gagnants avaient suivi un chemin similaire : un Américain avait d’abord exposé son tableau au musée de Pittsburgh, une Italienne à Vintimille, avant que tous deux ne confient finalement leur œuvre aux coffres de Christie’s. Ari Hodora, lui, n’a pas encore tranché. « J’ai encore le temps d’y réfléchir. »











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