Après le séisme provoqué par le licenciement brutal du patron de Grasset, Olivier Nora, par Vincent Bolloré, le propriétaire d’Hachette - la maison mère - 140 auteurs ont décidé ce mercredi soir de quitter la prestigieuse maison d’édition de la rue des Saints-Pères. « Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, et nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset. Et nous sommes 140 ! » écrivent-ils dans un texte qui doit être publié.
Réunis ce mercredi soir en soutien à leur éditeur « depuis 26 ans » et souhaitant parler d’une seule voix, ces écrivains, parmi lesquels des noms très connus comme Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Gaël Faye ou encore Frédéric Beigbeder, affirment dans ce texte être « pleinement solidaires des équipes, des autrices et des auteurs qui ne peuvent encore se prononcer ».
« Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. Olivier Nora en a été le rempart et le ciment par son élégance morale, sa disponibilité, et son engagement. Son licenciement est une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et la liberté de création ».
Pour ces écrivains particulièrement remontés, « une fois de plus, Vincent Bolloré dit, selon son entourage, je suis chez moi et je fais ce que je veux au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent »
Leur message est sans appel : « Nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique pour imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient sa propriété ».
Dans un monde où les guerres de chapelles sont légion et où les solidarités publiques sont rares, la riposte massive des auteurs de Grasset, des gens « qui ne se croisent pas dans la vraie vie », comme aimait à le répéter Olivier Nora lui-même, ont décidé de parler d’une seule voix. Ils avaient annoncé dans la journée vouloir se réunir pour agir d’un même élan, unanimes : sans Olivier Nora, ils quittent Grasset.
Dans la journée, Sorj Chalandon, Goncourt des lycéens et Grand Prix du roman de l’Académie française, avait ainsi confirmé à l’AFP ce qu’il avait promis depuis longtemps : « J’ai toujours dit que si on touchait un cheveu d’Olivier Nora, je partirais de Grasset, et ma position n’a pas changé. »
« Bolloré tue Grasset »
Idem pour Frédéric Beigbeder, que nous avons joint au téléphone alors qu’il est en vacances : « Je suis extrêmement triste et voudrais exprimer ma gratitude à Olivier Nora. Cet éditeur a du panache, c’est la classe incarnée et où il ira, je le suivrai. » Pour l’auteur du Renaudot 2009, « Un roman français », « c’est un concours de quéquette d’une bassesse… »
Sur France Inter, Pascal Bruckner a lâché lui aussi un ultimatum : « Il est hors de question de rester chez Grasset si Olivier Nora s’en va, et je ne suis pas le seul. Tous les auteurs de la maison vont être soumis à un choix, mais qui est très facile. » Pour le membre de l’Académie Goncourt et auteur emblématique de la maison, « Bolloré tue Grasset. C’est un acte de mort. C’est un coup de fusil à bout portant contre une des plus vieilles maisons d’édition françaises. On a rarement vu un grand patron piétiner son propre capital. »
Bernard-Henri Lévy, auteur de la maison depuis un demi-siècle, a publié sur X deux messages sous le choc : « Vingt-cinq ans qu’Olivier Nora est mon éditeur. Et quel éditeur ! Scrupuleux et enthousiaste. Exigeant et généreux. Comme beaucoup, je n’ai pour lui qu’admiration et gratitude. » BHL a ajouté qu’il suivrait Olivier Nora « où il ira ».
Économiste et essayiste, éditeur chez Grasset depuis quarante ans, Alain Minc a également annoncé son départ à l’AFP : « Compte tenu du départ d’Olivier Nora, je quitte Grasset, mon éditeur depuis 40 ans. »
Vidéo[PODCAST] Virginie Despentes, d'ovni littéraire à écrivaine culte
Enfin Colombe Schneck a, pour sa part, déclaré sur Instagram son soutien à Olivier Nora et annoncé qu’elle refusait que les droits de ses quatre livres publiés chez Grasset soient exploités par la nouvelle direction. Comment récupérer ces droits sera au cœur des discussions à venir. Selon « Libération », une pétition devrait être lancée en soutien à Olivier Nora.
Arrivé à la tête de Grasset en 2000, il y a construit en deux décennies et demie une relation quasi organique avec la maison. Mais depuis la prise de contrôle de Hachette par Vivendi en 2023, propriété du groupe Bolloré, la pression sur Olivier Nora n’avait cessé de monter. Son départ « revenait régulièrement » dans les coulisses.
« Beaucoup savaient qu’Olivier Nora allait finir par se faire buter par Vincent Bolloré, confie un éditeur de la Place de Paris. Plus on s’approchait de 2027, plus c’était inévitable. Vincent Bolloré ne tolère jamais dans son univers quiconque ayant des positions antagonistes aux siennes. Il l’a fait chez Hachette avec Arnaud Nourry, chez Fayard avec Sophie de Closets et maintenant avec Olivier Nora. » « Qui sera le prochain ? » s’interroge un professionnel du secteur…
Olivier Nora aurait pu partir depuis longtemps mais « c’est un homme d’honneur. Il ne voulait pas abandonner ses auteurs, son équipe, confie un salarié. Il a tenté de défendre l’indépendance de Grasset jusqu’au bout, jusque dans les conditions de son départ. Il a préféré être le dernier rempart. »
Et un autre de préciser : « Il se dit qu’il part avec un joli chèque d’indemnités, alors banco pour lui et c’est mérité, mais il va rebondir, il ne va pas abandonner ses auteurs car la maison Grasset est morte. »
Où ira-t-il ? Chez Editis ? Denis Olivennes, le patron, est son ami, mais peu y croient vraiment. Passer d’un milliardaire - en l’occurrence Daniel Kretinsky - à un autre ne résoudrait rien… Chez Albin Michel ? L’intégration d’Olivier Nora dans un univers déjà structuré semble difficile à imaginer. Chez Gallimard ? C’est la maison la plus citée, portée par le prestige de l’enseigne et par l’histoire familiale — la mère et l’oncle d’Olivier Nora y ont travaillé. Mais la place de l’éditeur « libre » est déjà occupée chez Flammarion par Sophie Closets, souligne une éditrice, et Olivier Nora ne peut travailler avec Antoine Gallimard sur son épaule.
Les Nouveaux Éditeurs, le groupe créé il y a trois ans par Arnaud Nourry, ancien patron d’Hachette Livre, lui aussi viré lui par Vincent Bolloré et Arnaud Lagardère ? Les deux hommes se connaissent bien. « C’est une structure jeune et encore fragile, mais animée par la conviction commune de résister à la bollorisation de l’édition », décrypte un professionnel de l’édition. Olivier Nora pourrait lancer sa propre maison d’édition avec ses auteurs. » À condition qu’il ait envie de redémarrer une aventure littéraire…











English (US) ·