Rumeurs, appel d'air, passivité du Maroc... comment expliquer l'afflux inédit de migrants à Ceuta ?

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Qui est responsable de la crise migratoire à Ceuta ? Alors qu'une large majorité des 60 000 personnes arrivées illégalement ces dernières heures dans l'enclave espagnole ont été expulsées ou ont elles-mêmes rebroussées chemin, le débat s'anime vendredi 31 juillet en Espagne et dans l'Union européenne pour comprendre comment un tel afflux de migrants a pu se produire.

Prompte à se saisir des images impressionnantes de ses dizaines de milliers de migrants déferlant sur les plages de Ceuta, la droite européenne a été la première à désigner le coupable en la personne du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez et sa politique migratoire jugée trop laxiste.

Plusieurs responsables politiques pointent notamment du doigt le plan de régularisation de 500 000 personnes déjà présentes en Espagne, adopté le 27 janvier et achevé le 30 juin 2026.

"Ceuta paie le prix de la régularisation massive du gouvernement espagnol, de l'échec à appliquer les règles européennes de retour et de ses retards répétés dans la mise en œuvre du Pacte sur la migration", estime par exemple la députée européenne espagnole Dolors Montserrat, membre du Parti populaire.

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Même analyse de l'autre côté des Pyrénées avec le LR François-Xavier Bellamy. "Le gouvernement espagnol annonce un plan de régularisation massive. Conséquence logique : alors qu’il a déjà reçu plus d’un million de demandes, des milliers d’étrangers forcent aujourd’hui sa frontière à Ceuta", assure le député européen sur X.

Capture d'écran du compte X du député européen François-Xavier Bellamy. Capture d'écran du compte X du député européen François-Xavier Bellamy. © X

Cependant, aucune des personnes qui ont rejoint illégalement l'enclave espagnole n'aurait pu prétendre à une régularisation. Seuls les ressortissants étrangers sans casier judiciaire, arrivés avant la fin de l'année 2025 et pouvant prouver qu'ils vivent en Espagne depuis au moins cinq mois, pouvaient prétendre à un permis de séjour renouvelable d'un an.

"Accuser le plan de régularisation par le travail du gouvernement espagnol achevé le 30 juin, tout comme demander l’exclusion de l’Espagne de l’espace Schengen alors que la ville autonome de Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord, est déjà soumise à des mesures dérogatoires de contrôle aux frontières, sont tout simplement des mensonges. Il n’y aura pas d’'invasion' du continent européen", a fait valoir le secrétaire général du Parti socialiste Olivier Faure.

Des rumeurs propagées par des passeurs ?

De fait, Bruxelles a affirmé n'avoir relevé aucun flux migratoire entre Ceuta, située en Afrique du Nord, et le continent européen. "Il n'y a pas aujourd'hui de mouvements vers le continent européen", a indiqué un haut responsable de l'UE, s'exprimant sous couvert d'anonymat.

En vertu des règles en vigueur dans l'espace Schengen, des contrôles supplémentaires sont nécessaires pour accéder au continent européen depuis les territoires de Ceuta et Melilla, situés en Afrique du Nord. Et Bruxelles n'a relevé aucun passage en ce sens.

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En réalité, de nombreuses inconnues demeurent sur les raisons qui ont poussé des dizaines de milliers de personnes à rejoindre en même temps Ceuta, essentiellement par la nage depuis la ville marocaine de Fnideq.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a estimé que la crise était liée à une interprétation malhonnête "par les mafias" d'une récente décision de justice statuant sur la reconduite des migrants arrivés par la mer.

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AP26212469822257 Image de couverture : AP26212469822257 AP Photo/Antonio Sempere - Antonio Sempere

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Cette récente décision de la Cour suprême établit que les refoulements immédiats ne s'appliquent pas aux migrants interceptés en mer. Ces migrants arrivés par voie maritime doivent pouvoir bénéficier d'une assistance juridique et d'une étude individuelle de leur situation. Elle ne constitue pas pour autant un blanc-seing à l'entrée illégale dans l'enclave.

"Cette décision a pu être exploitée par des mafias et des passeurs pour inciter ces jeunes à traverser la frontière", explique sur l'antenne de France 24 Charlotte Boitiaux, journaliste à InfoMigrants.

Selon des témoignages recueillis par l'AFP, des rumeurs d'ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta, propagées sur les réseaux sociaux ou des plateformes très utilisées par les jeunes, comme Discord, ont provoqué cette ruée.

"J'étais à Tanger, où je travaillais. Je me suis réveillée le matin et j'ai entendu dire que [le poste frontalier de] Sebta [le nom marocain de Ceuta, NDLR] avait ouvert à 22 heures [21 h GMT, mercredi soir]", a raconté Fatima Zahra, une jeune Marocaine qui explique avoir voulu partir car elle travaille "dans des conditions épouvantables".

"Les réseaux sociaux ont toujours joué un rôle très important à Ceuta et au Maroc et ces dernières années les vidéos de migrants tentant la traversée pullulent sur les réseaux, en particulier sur TikTok. Elles montrent des traversées supposées faciles alors que la réalité est tout autre", rappelle Charlotte Boitiaux.

Selon les autorités espagnoles, au moins 57 migrants sont morts en essayant d'entrer à Ceuta.

La piste du chantage marocain

La presse espagnole s'interroge également sur le rôle des autorités marocaines dans cette crise. "El Faro de Ceuta, un média local très suivi dans l'enclave, affirme que ses équipes de journalistes ont vu des soldats marocains inciter des jeunes à traverser", pointe Charlotte Boitiaux.

"Pour atteindre la digue qui marque la frontière entre Ceuta et le Maroc, il y a des cordons de police et de forces auxiliaires, et il est évident qu'on les a laissés passer. Sinon, cela ne se serait pas produit", explique à l'AFP Ignacio Cembrero, journaliste spécialisé dans les questions migratoires en Afrique du Nord.

Cette suspicion est d'autant plus forte qu'il existe un précédent. En mai 2021, 9 000 personnes étaient entrées à Ceuta. Le résultat d'un relâchement des contrôles côté marocain pour protester contre l'accueil dans un hôpital espagnol du leader du Front Polisario, Brahim Ghali.

Selon plusieurs analystes, les crises migratoires à répétition et le supposé laxisme des forces de sécurité marocaines constituent des moyens de pression diplomatique. Rabat pourrait en l'occurrence avoir été contrarié par le réchauffement des relations entre l'Espagne et son rival algérien. Les deux pays étaient brouillés depuis 2022 et la reconnaissance par Madrid de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.

"Les autorités marocaines utilisent les mouvements humains pour envoyer des messages, ce qui est souvent associé à des attentes non satisfaites de la part des dirigeants marocains", rappelle pour FranceInfo Haizam Amirah Fernández, directeur exécutif du Centre d'études arabes contemporaines (CEARC).

Par ailleurs, le Maroc revendique la souveraineté sur Ceuta et Melilla depuis son indépendance en 1956, tandis que l'Espagne refuse catégoriquement toute négociation sur l'avenir de ces deux enclaves.

Jusqu'à présent, le gouvernement de Pedro Sanchez s'est gardé de toute critique à l'égard du gouvernement de Mohammed VI, le premier ministre espagnol remerciant au contraire "les autorités marocaines pour leur volonté de coopération en matière de rapatriements".

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