Quel est le point commun entre le masculiniste Andrew Tate, un drone ukrainien, le vice-président chinois Han Zheng, la conspirationniste américaine Candace Owens, un steak au céleri-rave et le M. Salle de bal à la Maison Blanche, Rodney Cook ? Ils se trouvent tous en Russie à l’occasion du 29e Forum économique russe de Saint-Pétersbourg (SPIEF). Pour le steak, c’est même l’un des plats principaux du restaurant officiel du sommet.
Cet événement d’importance stratégique pour le Kremlin s’est ouvert, mercredi 3 juin pour trois jours, alors qu’un drone ukrainien frappait un terminal pétrolier en banlieue de Saint-Pétersbourg. Une attaque visible depuis le centre-ville.
Profiter de la guerre au Moyen-Orient
Avec cette frappe, Kiev n’a pas manqué l’occasion de rappeler la réalité de la guerre menée par la Russie en Ukraine aux quelque 20 000 participants de plus de 100 pays attendus dans l’ancienne capitale des tsars. Un visage très différent et bien plus meurtrier de celui que Vladimir Poutine, censé prendre la parole vendredi, veut montrer à ses invités.
"Il veut avant tout projeter l’image d’une Russie qui compte pour le Sud global", assure Joanna Szostek, spécialiste de la propagande russe à l’université de Glasgow. Les médias officiels russes se sont d’ailleurs réjouis de l’importante présence de dignitaires de haut rang venus de pays asiatiques et africains. Le vice-président chinois, le vice-Premier ministre vietnamien Pham Gia Tuc ou encore le vice-président birman U Nyo Saw ont fait le déplacement. La présidente de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan, et le ministre des Mines de Sierra Leone, Julius Daniel Mattai font partie des représentants les plus importants du continent africain
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."La guerre au Moyen-Orient permet aussi à Moscou d’attirer davantage de représentants de la région du Golfe à ce sommet en raison du poids russe dans le pétrole et le gaz", souligne Jeff Hawn, spécialiste de la Russie associé à la London School of Economics. Le SPIEF a d’ailleurs fait de l’Arabie saoudite son invité d’honneur cette année, et le secrétaire général de l’Opep, le Koweïtien Haitham al-Ghais, a également répondu présent.
Mais sous ce vernis de respectabilité géopolitique, le "Davos" russe réunit cette année tout un aréopage d’étranges invités qui ont fait grincer des dents jusque dans les milieux des blogueurs nationalistes russes.
Les médias russes ont tout d’abord voulu voir dans l’édition 2026 du SPIEF, celle du grand retour d’une "délégation américaine". "Cela faisait depuis 2017/18 qu’aucun responsable américain n’était venu" à ce sommet, a fanfaronné l’agence de presse Interfax.
Une délégation américaine ?
Un membre de l'administration Trump a, en effet, fait le déplacement. Mais il ne s’agit ni du secrétaire d’État, Marco Rubio, ni de l’omniprésent envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, ou d’un autre poids lourd de Magaland. C’est l’architecte et président de la Commission américaine des beaux-arts, Rodney Cook Jr., qui est censé représenter les États-Unis à Saint-Pétersbourg, Récemment, il a gagné en notoriété publique en devenant le responsable du projet de construction d’une gigantesque et controversée salle de bal à la Maison Blanche.
Il n’en demeure pas moins un poids plume au sein de l’administration américaine. "Le fait qu’un membre subalterne de l’équipe Trump ait pu se rendre ainsi à Saint-Pétersbourg démontre l’absence d’approche coordonnée de la diplomatie américaine envers la Russie", estime Jeff Hawn. Pour cet expert, il y a des russophiles comme Donald Trump qui n’ont rien contre le déplacement d’un des leurs en Russie, et des ministres probablement moins enthousiastes, comme Marco Rubio. Le déplacement de monsieur Salle de Bal à la Maison Blanche a dû sembler acceptable par tous, juge Jeff Hawn.
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Mais "la propagande ne pourra pas non plus survendre cette présence américaine relativement mineure à Saint-Pétersbourg", assure Joanna Szostek. Rodney Cook Jr. a d’ailleurs précisé qu’il n’allait pas au forum en tant que responsable politique ou chef d’une quelconque délégation, mais en tant que chrétien qui aime "les églises orthodoxes". Il s’est d’ailleurs fait prendre en photo dans l’une d’elles, avant de participer à une table ronde sur les films d’animation…
De l’extrémisme allemand au masculiniste Andrew Tate
Parmi les personnalités les plus sulfureuses invitées, le politicien d’extrême droite allemand Jörg Urban, qui appartient au courant le plus radical de l’AfD. Il soutient notamment qu’un "peuple ne peut être uni que s’il est homogène" et a qualifié la Russie de "garante de la paix et de la prospérité en Europe".
Tout aussi russophile, l’acteur américain de films d’action Steven Seagal est un habitué des visites en Russie où il a fréquemment défendu l’annexion en 2014 de la Crimée. À Saint-Pétersbourg, cet expert des arts martiaux doit participer à une table ronde sur la culture.
L’influenceuse ultraconservatrice et conspirationniste américaine Candace Owens participera, quant à elle, à des débats sur les valeurs familiales. Cette fervente catholique, qui s’est prise en photo devant plusieurs églises à Moscou avec sa famille juste avant d’arriver à Saint-Pétersbourg, est poursuivie en justice par le couple présidentiel français pour avoir promu des théories du complot visant Brigitte Macron.
Mais le visiteur le plus controversé reste le masculiniste américano-britannique Andrew Tate, arrivé avec son frère à Moscou deux jours avant l’ouverture du forum de Saint-Pétersbourg sans confirmer officiellement qu’il participerait au SPIEF.
"Le SPIEF s’est fait une spécialité ces dernières années d’inviter des influenceurs occidentaux pour démontrer que ‘la Russie n’est pas seule’, mais avec Andrew Tate, il y a une erreur de casting", s’est insurgé Rybar, un influent compte nationaliste et pro-guerre russe sur Telegram, rappelant qu’Andrew Tate a été accusé à plusieurs reprises d’agressions sexuelles, de proxénétisme et a même passé du temps en prison en Roumanie. Pour Rybar, ce sulfureux personnage n’a rien à avoir avec les "valeurs traditionnelles" défendues par la Russie et sa venue n’est pas une bonne publicité pour le pouvoir.
Le fait qu’un compte aussi influent que Rybar se permette ainsi de critiquer la "guest-list" à l’occasion du forum, "démontre à quel point ces invités font partie du bas du panier", souligne Jeff Hawn.
Alors certes, "ces invités partagent tous le rejet des valeurs libérales occidentales", ce qui correspond au message traditionnel du Kremlin selon lequel la Russie est un soi-disant refuge pour ceux qui prônent une vision traditionaliste et chrétienne du monde, note Joanna Szostek. Mais le profil des "influenceurs" que la Russie a réussi à attirer démontre que Moscou a du mal à convaincre le gratin de cette catégorie.












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