Comment l’invasion russe crée une nouvelle génération d’artistes ukrainiens

il y a 3 day 2

Organisée début mai à Kiev, la deuxième édition d’Art Kyiv a mis en lumière des artistes émergents pour qui la guerre a agi comme un déclic.

Visages de statues tranchés, lames acérées et fumées inquiétantes en arrière-plan: dans sa dernière série de collages, l'artiste ukrainienne Olena Kharakhoulakh raconte sa « transformation » déclenchée par l'invasion russe.

En janvier 2023, un missile russe s'abat sur un immeuble « à 300 mètres » de chez elle à Dnipro, grande ville dans l'est de l'Ukraine. Bilan: 45 morts et 79 blessés. « J'ai réalisé qu'il n'y aurait jamais un moment approprié et qu'il faut faire ce que l'on veut tout de suite », raconte l'artiste de 36 ans à l'AFP, étouffée par un sanglot soudain lorsqu'elle évoque la tragédie. Alors qu'elle avait « repoussé pendant longtemps » son envie de faire de l'art conceptuel, elle se lance dès le lendemain de la frappe et abandonne son « travail commercial » comme conceptrice d'objets en verre dans une entreprise.

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« Pour renaître, nous devons nous débarrasser de quelque chose. Pas forcément littéralement, physiquement, mais nous devons détruire, tuer quelque chose en nous. Des peurs qui nous limitent », explique-t-elle depuis la galerie Lavra à Kiev, qui accueillait début mai la deuxième édition de la foire d'art contemporain Art Kyiv. Aux noms déjà connus de la scène contemporaine, tels que WaONE et Nina Mourachkina, s'ajoutent de nouveaux artistes pour qui le conflit a servi de déclic.

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«Changement de perception de soi-même»

Vlada Lobus a été contrainte de quitter Dnipro et de se réfugier en Pologne. Diplômée en économie politique, c'est grâce à la peinture puis à la photographie qu'elle fait face au choc de la guerre et du déracinement. Elle se recompose dans un autoportrait fait de gros plans en cyanotypes assemblés dans un désordre réfléchi: un œil, des mains, un coude, les courbes douces d'un corps. « Après un événement traumatique il y a un changement de perception de soi, une déconstruction et reconstruction de soi-même », explique-t-elle à l'AFP en marge de la foire où deux de ses œuvres étaient présentées.

La guerre, entrée dans sa cinquième année, a fait des centaines de milliers de morts et des millions de réfugiés. Selon les autorités, au moins 346 artistes ukrainiens ont été tués dans le conflit. Pour autant, l'invasion russe n'a pas mis la scène artistique ukrainienne à l'arrêt, estime Anna Avetova, directrice d'Art Kyiv. Au contraire, le conflit a placé l'Ukraine au centre de l'attention et au cours des premières années de la guerre, des artistes et galeries se sont fait connaître à l'étranger. Si l'invasion n'est plus un thème aussi visible et évident de la création artistique aujourd'hui, elle reste un « fil rouge » qui « court à travers tous les projets, tous les artistes, toutes les nouvelles œuvres, et ils y touchent d'une façon ou d'une autre », estime Anna Avetova. Sur un mur de la galerie Lavra, un collage de Ioulia Choulga tiré d'une série Lettre d'amour à Kiev, sa ville natale.

L'hôtel Salute, avec son architecture soviétique iconique, sort d'un récif de corail sur un fond rose vif, un astronaute sur son toit et une boule disco en guise de lune. Une façon pour l'artiste d'interroger « la fragmentation de nos vies » chamboulées par le conflit. « Nous essayons de nous reconstruire depuis nos morceaux brisés, nous les recollons ensemble », dit-elle par téléphone à l'AFP. L'hôtel à la spectaculaire allure de vaisseau spatial symbolise les promenades de son enfance avec son père dans le parc voisin. Employée dans le domaine des ressources humaines, elle n'avait « aucune éducation artistique » lorsque la guerre vient bouleverser sa vie. L'idée du collage lui vient alors qu'elle marche dans une rue de Londres. Ses œuvres exposées jusqu'au Japon sont une façon pour elle de « communiquer avec le monde ».

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Pour Irina Tchérémissina, la priorité est de montrer son art dans son pays natal. En 2014, des forces séparatistes soutenues par Moscou prennent le contrôle d'une partie de l'est du pays. Elle doit quitter Donetsk avec sa famille pour la capitale, puis quitter l'Ukraine en 2022 pour l'Espagne afin de mettre ses enfants en sécurité. Bercée au refrain que l'art « n'est pas une carrière respectable », elle travaillait jusque-là dans le commerce international, ses élans créatifs limités à la catégorie de « hobby ».

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« Tout a changé en 2022. J'ai perdu mon père, mon travail, ma maison en Ukraine complètement détruite et incendiée, raconte-t-elle à l'AFP. Seule la photographie m'a aidée à survivre à ce deuil ». À 45 ans, elle se consacre désormais à la création artistique, dont plusieurs œuvres sont sélectionnées pour Art Kyiv. À ses autoportraits, elle ajoute du découpage et collage papier, de la broderie... « Les gens peuvent sentir les textures, les différentes couches, et aussi la présence de mes mains ». « C'est important pour moi de laisser une partie de moi-même en Ukraine, raconte-t-elle. C'est ma façon de dire aux gens de survivre ».

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