Grand prix et prix de la critique au Festival de Deauville, le premier long-métrage de l’Américain Charlie Polinger, aux frontières de film d’horreur, impressionne par sa maîtrise.
Passer la publicité Passer la publicitéDans Sport et cinéma (1), l’excellent ouvrage de Julien et Gérard Camy, le water-polo tient sur une seule page. Il faut dire que la discipline est étrange. On la définira hâtivement, au risque de heurter les puristes, comme du handball aquatique exercé par des hommes à bonnet, centaures à la fois soucieux de ne pas boire la tasse et de loger une balle au fond d’une cage.
À la différence du baseball ou de la boxe, le water-polo est donc très peu représenté à l’écran. Bien que rare, il est une bonne source d’inspiration. Les deux occurrences de l’encyclopédie des Camy père et fils en attestent. Dans Palombella rossa (1989), le film qui a fait connaître Nanni Moretti, les dernières illusions de la gauche italienne se noient au fond de la piscine. Dans Children of Glory (2006), Krisztina Goda met en scène la demi-finale entre l’URSS et la Hongrie aux Jeux olympiques de Melbourne de 1956, quelques jours seulement après l’insurrection de Budapest réprimée dans le sang par l’Armée rouge. Un match particulièrement violent.
Une meute de petits mâles
Dans The Plague, l’Américain Charlie Polinger emmène le water-polo sur un autre terrain que la politique, sans pour autant en faire une activité ludique et récréative. 2003, San Diego, Ben (Everett Blunck), 12 ans, débarque dans un camp d’été de water-polo. Il n’arrive qu’à la deuxième session. Une bande de garçons est déjà constituée. On trouve à sa tête Jake (Kayo Martin), blondinet au visage d’angelot, joufflu comme Chucky la poupée de sang, sourire désarmant avant de se révéler parfait méchant. Eli, un garçon en surpoids, tient le rôle du paria. Son eczéma lui vaut d’être traité comme un pestiféré (« the plague » signifie « la peste »). Sa personnalité étrange aggrave son cas. Une de ses blagues préférées consiste à faire semblant de se couper un doigt avec une paire de ciseaux.
Pour s’intégrer à la meute de petits mâles, Ben n’a pas d’autre choix que de hurler avec les louveteaux. Une stratégie difficilement tenable. Ben ne peut s’empêcher d’avoir pitié d’Eli, au risque de devenir à son tour le bouc émissaire de Jake et ses sbires, et de connaître une éruption cutanée spectaculaire. Joel Edgerton traîne ses claquettes d’entraîneur avec lassitude au bord des bassins. Seul adulte de l’histoire, il reste hors champ la plupart du temps. Sa bienveillance n’empêche pas l’affrontement entre les jeunes adolescents, dans et hors de l’eau.
Thriller psychologique
Polinger s’inspire de ses souvenirs d’enfance. Il donne à son thriller psychologique un aspect horrifique, bien aidé par des décors irrespirables au chromatisme désespérément bleu ou beige et à la claustrophobie paranoïaque (vestiaires, douches, dortoirs). Le néophyte en profite au passage pour rendre hommage à ses maîtres. On pense à Stanley Kubrick, notamment à la première partie de Full Metal Jacket (les brimades d’Eli rappellent les humiliations subies par Baleine) et à Shining (le travelling avant dans la roue du skateboard de Jake). On pense aussi au Brian De Palma de Carrie au bal du diable, lors de la boum, scène finale sanglante où un Ben en transe expulse toute la colère et la tristesse d’un âge ingrat et cruel qui n’a rien d’un vert paradis.
Avec The Plague, premier long-métrage sélectionné au Festival de Cannes dans la section Un certain regard, acclamé au Festival de Deauville (grand prix et prix de la critique), Polinger s’est fait un nom. Son film suivant, The Masque of the Red Death, nouvelle adaptation d’Edgar Allan Poe avec Mikey Madison (Anora) et Léa Seydoux, est déjà en production. Plus d’argent, plus de stars donc. En espérant qu’il ne prenne pas un bouillon.
(1) « Sport et cinéma », de Julien et Gérard Camy, Éditions Amphora, 600 pages, 50 €.
La note du Figaro : 3/4

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